Partager l'article ! Y a-t-il des leçons à tirer des soulèvements populaires dans le monde arabe pour le continent Africain?: L'effondrement du régime du colonel ...
L'effondrement du régime du colonel Khadafi après 42 années incontestées à la tête de la Libye, envoie un signal fort à d'autres pays comme la Syrie ou encore Bahrein, où le pouvoir
est clanique et dynastique. La confiance de ces dirigeants inamovibles qui se croient immunisés contre le mécontentement de leur peuple, prend aujourd'hui un coup dur. Les révolutions arabes en
Egypte, en Tunisie, au Yémen, ou encore en Libye envoient également un signal fort aux régimes sclérosés en Afrique subsaharienne. Le sirroco qui souffle sur les pays arabes atteindra-t-il la
région?
Tout d’abord, il faut souligner le fait que la révolution qui continue de balayer le monde arable en ce moment est un évènement d’une importance planétaire dont les effets se feront
sentir dans les décennies et peut être les siècles à venir. Le degré de mobilisation, la cohérence du message des participants, leur courage et détermination sont tout simplement
extraordinaires.
Toutes les idées reçues surtout de l’extrême droite américaine et européenne liant l’autocratie et le terrorisme à l’islam ont explosé à la face de leurs auteurs. Ceux qui
croient en l’universalité des valeurs démocratiques, ont eu gain de cause. Malgré la situation de guerre civile qui a régné en Libye ces sept derniers mois, la révolution arabe a délégitimé
le terrorisme et promu la stratégie non violente de conquête des droits politiques. C’est énorme.
Mais quel sera l’impact de ce mouvement sur l’Afrique ?
Je pense que le mouvement va permettre de consolider les acquis démocratiques des années 1990. Il aidera aussi à fragiliser ce qui reste des régimes autocratiques
sur le continent, surtout en en Afrique centrale et orientale.
Sur le premier point, notons qu’il y a eu vers la fin des années 80 et le début des années 90 des mouvements de masse un peu partout en Afrique, notamment au Bénin, au Mali et dans une certaine mesure au Ghana. Tout comme en Tunisie, des jeunes étudiants jetés au chômage après les études se sont mobilisés pour les libertés. Ils ont été suivis par les syndicats. Quelques mois plus tard, les régimes autocratiques sont tombés les uns après les autres. Des conférences nationales ont permis de créer des régimes de transition qui ont abouti à des élections démocratiques. Le mouvement a fait tâche d’huile et a gagné plusieurs autres pays, comme la Zambie, le Niger et le Togo.
Plus récemment, plus de 200 manifestants ont été assassinés en Guinée au cours d’une manifestation pour des élections transparentes, et contre la corruption.
Il faut souligner que dans la plupart de ces pays, il existe déjà une longue tradition de mouvements sociaux et d’activisme syndical datant de la période coloniale et du régime
d’Apartheid. En Afrique du Sud, au Sénégal, au Bénin, en Zambie, au Ghana, et même en Tunisie et en Egypte la lutte pour l’indépendance et l’égalité raciale était animée par des
syndicats d’ouvriers et d’enseignants dans des mouvements de masse du même genre que ce qu’on observe aujourd’hui.
Mais, fait notable : il n’y avait ni Facebook, ni Twitter, ni Al Jazira ou CNN.
Une différence essentielle entre les mouvements démocratiques des années 1990 et la révolution dans les pays de l’Afrique du Nord est que cette dernière est plus soutenue. Il y avait eu trois à quatre semaines de manifestations quotidiennes, en Egypte et en Tunisie, coordonnées grâce aux médias sociaux, l’internet et le téléphone mobile. L’autre élément important qui différencie les deux mouvements, c’est que celui des années 1990 a conduit à des conférences nationales au cours desquelles les diverses organisations politiques ont négocié la sortie de crise, les reformes constitutionnelles et l’organisation des premières élections. Ce genre d’initiatives semble faire défaut en ce moment en Afrique du Nord.
Mais je me dois de reconnaitre qu’on assiste en ce moment à une certaine érosion des acquis démocratiques de l’Afrique Sub-saharienne. En effet, en dehors de la crise ivoirienne, il y a eu le coup d’état au Niger, les contentieux électoraux au Bénin et au Sénégal, les soupçons de fraude électorale en Ouganda, en Centrafrique et au Gabon. Dans un tel contexte, la révolution démocratique en Afrique du Nord vient à point nommé pour raviver les valeurs libérales nées il y a une vingtaine d’années.
La révolution dans le monde arabe aura aussi et surtout pour effet de décourager les tentatives de révision de la constitution en vue de prolonger les mandats présidentiels. Elle constitue
une menace directe pour les régimes autocratiques au Cameroun, en Ouganda, au Rwanda et au Zimbabwe pour ne citer que ceux-là.
Prenons le Zimbabwe, par exemple. Des sondages d’opinions réalisés par le réseau Afrobaromètre de 1999 à 2005, ont montré que le degré de tolérance de la dictature est passé de 11% en
1999 à 2% en 2005 ! Des chiffres qui indiquent que le président Mugabe est en train de perdre toute légitimité. Et pour cause !
Il ne suffit plus donc aujourd’hui de se targuer d’avoir fait des progrès sur le plan de la bonne gouvernance, ou d’être « le fondateur de la nation ». Après tout, la Tunisie demeure l’un des
pays les plus avancés en Afrique sur le plan du développement humain, et Kadhafi se prenait pour « le roi des rois » en Afrique. De son coté, Moubarak se considérait comme étant
le dernier rempart contre le « «radicalisme islamique» en Afrique. Rien de cela n’a suffi. Ils ont été balayés par la soif de liberté de leurs concitoyens.
Dans un avenir que j’espère pas très lointain, ce qui reste de régimes autocratiques devrait suivre le sort de leurs protagonistes dans le monde arabe, à moins qu’ils n’initient des
réformes démocratiques. Par exemple, au Cameroun, des manifestations ont été organisées à Yaoundé par des opposants. Les participants ont été vite dispersés.
Mais ce n’est que partie remise. La prochaine manifestation contre la vie chère ou contre le chômage prendra presque à coup sur une tournure politique encore plus marquée.
Il faut qu’il y ait des pressions au niveau national et international pour que le président Paul Biya ne se représente pas pour un énième mandat présidentiel. Comme ce fut le cas du
président Omar Hassan al-Bachir du Soudan qui vient d’annoncer qu’il ne se présentera pas aux élections de 2015. Il faut donc au moins s’attendre à des réformes ne serait-ce que
timides pour prévenir les manifestations populaires. Des manifestations, qui, souhaitons-le, prendront des formes de mouvements sociaux pacifiques comme en Tunisie et en Egypte.
Source:
http://www.voanews.com/french/news/special-reports/politics/129899698.html
Biographie de Léonard Wantchékon
Léonard Wantchékon est un économiste béninois, professeur de Sciences
Politiques et d'Économie à Princeton University. Il a enseigné à Yale
(1995-2000) et New York University (2001-2011). Il a suivi ses études supérieures au Bénin, au Canada et aux USA ou il a obtenu un doctorat en économie a Northwestern University (1995). Ses
thèmes de recherche portent notamment sur la démocratisation après les guerres civiles, la malédiction des ressources et le clientélisme
électoral. Ses travaux sont parus dans les grands journaux academiques
comme le American Polical Science Review, Quarterly Journal of
Economics et World Politics. Dr Wantchekon etait militant dans les organisations de lutte pour la democratie au Benin de 1978 a 1986. Il est le fondateur de l'Ecole Africaine d'Economie, ou
African School of Economics qui ouvrira ses portes en 2014 au Bénin.
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